Lendresse dans la grande guerre

 

A Lendresse, huit soldats sont inscrits sur le monument aux morts :

 

lendresse 14-18

  • Boy-Loustau Jean né le 26/11/1886 à Lendresse, résidant à Buenos-Aires (Argentine) s’est présenté volontairement au bureau de recrutement de Pau le 28 octobre 1914 pour être incorporé – tué à l’ennemi, à 29 ans, le 29/11/1915 à Oulches (Aisne)
  • Cuyeu Joseph né le 26/1/1886 à Lendresse, marié à Marguerite Dupouy, 1 fille – disparu à 29 ans le 25/9/1915 à Ville sur Tourbe (Marne)
  • Goarré Pierre né le 6/11/1896 à Lendresse – Sergent, disparu à 21 ans le 16/8/1917 à Ailles (Aisne), Croix de Guerre étoile avec Bronze, voir plaque ci-dessus
  • Lescurat Aimé né le 8/8/1887 à Pardies, sabotier – Sous-Lieutenant tué à l’ennemi, à 28 ans, le 25/9/1915 à Ville sur Tourbe (Marne)
  • Marque Hippolyte, né le 29/10/1888 à Lendresse – tué au combat à 30 ans le 13/8/1918 à Canny sur Matz (Oise). Son frère, Albert, a aussi fait la guerre et en est revenu.
  • Marquehosse Pierre, né le 12/5/1891 à Lendresse – Sous-Lieutenant, Croix de Guerre, disparu, à 27 ans, le 14/4/1918 à La Chapelle (Aisne). Il est cité à l’ordre de la division et du Corps d’Armée « … a admirablement secondé le commandant de la section de mitrailleuses… fait preuve d’autant d’intelligence que d’énergie et d’entrain…».
  • Marquehosse Rémi, né le 1/10/1893 à Lendresse – décédé à 25 ans des suites de maladie à Bordeaux le 15 août 1918

D’autres sont revenus. Pour certains d’entre eux nous avons retrouvé quelques informations sur leur fiche militaire aux Archives Départementales Pyrénées Atlantiques.

  • François Baron, Caporal cité à l’ordre de son régiment et de sa division en 1917 : « …gradé très énergique. En traitement dans une ambulance au départ de son régiment a demandé à rejoindre son poste… »
  • Pierre Doumecq, voir lettres ci-dessous
  • Jacques Lagouardette, fait prisonnier au Chemin des Dames, puis interné en Allemagne jusqu’au 13 Janvier 1919
  • Jean Laubaret qui n’a cessé toute sa vie de raconter cette guerre aux adultes et enfants de Lendresse. Blessé le 17.08.1917 d’un éclat d’obus au bras droit et à la jambe, il a été « …cité à l’ordre du P.A de la 64 D.I. du 1er septembre 1917 », et a reçu « la Croix de Guerre étoile bronze » et l’ « Insigne de guerre d’Italie…»
  • Albert Marque, voir lettres ci-dessous

Nous avons retrouvé des courriers envoyés par des soldats à leur famille ou à un de leurs amis notamment Pierre Doumecq.

Pierre Doumecq n’a pas été mobilisé d’emblée comme ses camarades. Il reste encore au village car il a été, dans un premier temps, réformé pour son petit gabarit. Il sera enrôlé plus tard quand ces conditions n’auront plus lieu d’être. Il a gardé précieusement toute sa correspondance de cette époque.

 Au début, la situation sous les drapeaux révèle des surprises 

avec l’équipement

« …quoique la température soit plus fraîche que chez nous, tu peux croire que je n’aurai pas froid. On nous a donné des vêtements en masse, 3 chemises, 2 pantalons blancs, 2 tricots, chaussettes, fil, ciseaux etc.…».

  mais aussi avec l’activité. 

«… tu peux croire que le métier n’est pas dur. L’habitude du travail je m’ennuie, il faut rester de grands moments à ne rien faire, debout ou couchés sur les lits… » (Pierre Goarré, 14 avril 1915)

Pour l’un d’eux, Pierre Goarré, au début, le service armé, c’est une aventure : il est affecté à un régiment de tirailleurs sénégalais.

Un voyage à Saint-Louis du Sénégal, pour l’instruction des hommes de troupe lui ouvre des horizons dont il n’avait peut-être pas rêvé :

« …la traversée a été splendide, je n’ai souffert que 6 heures de temps, mais beaucoup. C’est grande chance qu’on n’ait pas été coulés, car pendant 2 jours, entre l’Espagne et le Portugal, un sous-marin était signalé… les barques de sauvetage, radeaux furent suspendus hors le bateau et on ne dormit pas de 2 jours. C’est dangereux de naviguer… » (5 décembre 1915)

« …compléter l’instruction de ces zèbres… ils se trouvent trop au milieu de leur famille… le pays ne se prête pas à l’instruction qu’il y a à faire… avant d’aller au front… » (10 janvier 1916)

« …cher cousin, sur cette carte, c’est la vraie démonstration des filles de Saint-Louis, crois tu qu’elles sont intéressantes ?… » (15 décembre 1915)

            

 

 

 

 

Quand on part vers le front, l’œil du connaisseur apprécie le pays :

«… je suis dans un petit village de la Somme, un pays un peu triste mais tu sais, pays riche en terres et en cultures car c’est ici qu’on voit de belles prairies et d’énormes bêtes de trait… ».  (21 juin 1916, Pierre Goarré)

Mais bien vite, c’est le front pour certains. Et là, déjà, les affaires pèsent trop :

« ….je vous enverrai, si toutefois je trouve à le faire partir, un autre colis sous peu car ce n’est pas comme dans l’artillerie mon sac est bien lourd et je ne vais garder que le nécessaire… ».

En tout cas, la situation au front est principalement dégradée par le mauvais temps : 

« …avec un mauvais temps pareil et si longtemps, c’est ennuyeux de patauger tout le temps dans l’eau et la boue… le travail que nous faisons aux tranchées serait assez agréable s’il y avait le beau temps. » (1914, Hippolyte Marque)

«… en ce moment je suis relevé des tranchées situées à 90 m des boches. Je suis plus malheureux que sous la pluie de fer qui ne cesse pas. Tout courbaturé le froid partout le corps. Je suis obligé […] de me cacher sous un toit afin de ne voir personne en attendant le moment de repart pour l’abattoir, car si ce n’est pas les balles, ce sera la maladie, impossible de résister… »  (16 décembre 1914, Hippolyte Marque)

« …je traverse une belle période de misère. Il fait un temps épouvantable et notre vie en est réduite aux pires souffrances… Nous sommes dans nos anciennes tranchées sans le moindre abri et par ce temps nous sommes trempés jusqu’aux os, la boue nous vient jusqu’à la ceinture. Vraiment, on ne peut reconnaître si nous sommes des hommes ou des masses de terre. Décidément s’il fallait continuer longtemps une vie pareille, il vaudrait mieux n’être plus… ». (11 septembre 1918, Pierre Doumecq)

Un séjour à l’hôpital à l’occasion d’une blessure accidentelle permet de se reposer et de reprendre courage :

«…Il y a peu de temps qu’on m’a enlevé un bout d’esquille et tout a été fermé sous peu… je crois à ne pas être bien long à filer d’ici, et avec beaucoup de chance pour 7 jours et ensuite en avant pour les Fritz… ». (2 août 1914, Hippolyte Marque)

On garde le contact avec les amis, grâce au courrier. La confiance, l’amitié, la complicité de ces jeunes sont là, pour  retrouver le ton léger, rappeler les périodes joyeuses,  faire de l’humour pour oublier le quotidien :

« …je pense aux bons amis de Lendresse qui chaque jour se renouvellent dans mon esprit… espérons que le plaisir de venir choquer, avec le bon vin de Lestelle, viendra plus vite que nous supposons…Vous ferez le bonjour à Louis Baron qui est toujours père peinard dans son coin… ».  (27 octobre 1914, Albert Marque)

« … la nouvelle que tu m’as apprise m’a bien fait rigoler…». (avril 1915, Pierre Goarré)

« …Tu ne le diras pas chez moi, je ne les en ai pas parlé. Au jour où je reviendrai en France, ils n’auront pas tant de craintes… ». (5 décembre 1915, Pierre Goarré)

« …Aujourd’hui dimanche de la Trinité a lieu la fête de Pardies, mais cette année nous allons la passer bien triste et bien éloignés. Ici nous avons quand même de la musique 2 musiciens qui ne sont pas très agréables vu leur son qui est un peu sourd. Monsieur canon comme basse et le crépitement du fusil comme clarinette… » (30 mars 1915, Albert Marque)

« … je ne sais pas où nous irons, toujours pas aux bonnes places : quoique étant aux premières elles ne sont guère agréables… » (9 juin 1916, Albert Marque)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’aide de ceux qui sont restés au pays permet d’améliorer l’ordinaire :

« …Je reçois bien tous vos colis. Naturellement cela me fait bien plaisir. Il n’en est pas de même pour l’argent. Je suis sans le sou depuis 8 jours… Ne m’oubliez pas. Ainsi, tâchez de me sacrifier 100F s’il vous est possible. Peut-être seront-ils les derniers… Si j’ai la chance de revenir mon possible sera toujours exécuté  pour vous faire parvenir tout ce que je pourrai… » (Hippolyte Marque à ses parents, 16 décembre 1914)

 

 

 

 

 

 

On se soucie des amis pas encore mobilisés :

« …Tu as vraiment de la chance, de même que Albert Franquet de rester encore quelques jours à la maison et il faut espérer que vous n’aurez pas à connaître les fatigues et les peines de la guerre… ». (4 mars 1915, Albert Marque)

«…quoique tu entendes dire, à l’un noir à l’autre blanc à propos de ton ajournement, je trouve que tu es heureux d’avoir été ajourné parce qu’au moment où nous sommes il ne faut pas se grandir… » (mai 1915, Pierre Goarré)

«… Tu as été heureux, ainsi qu’Albert Franquet, d’être versés à l’auxiliaire car je crois que vous n’aurez pas à venir connaître le baptême du feu… ». (9 juin 1916, Albert Marque)

Le patriotisme reste bien vivant et la fierté de faire sa part, ou au moins la conscience de l’enjeu des opérations où on est engagé :

 

 

 

 

 

«… je compte au 129ème régiment d’élite aussi souvent il y a de passables casse-gueules. Il a en ce moment reçu une légère tannée. Mais on est là nous plein de force pour les renforcer. Ainsi si je ne crève pas – comme du reste a toujours été mon espoir – pendant la guerre je n’aurai pas de trop fait partie des embusqués et je serai là pour en boucher une surface à certains blagueurs… ». (7 février 1916, Albert Marque)

« …Voilà huit jours que nous sommes au secteur. Nous avons d’abord eu une belle période de cinq ou six jours ce qui nous a permis d’attaquer assez favorablement, puisque nous avons pu avancer de huit à dix kilomètres et maintenant nous voilà rendus à nos anciennes lignes, c’est à dire que nous avons repris tout ce que les boches nous avaient pris pendant leur fameuse offensive… il faut encore qu’on attaque, mais j’ai peur que ça va être très dur, sûrement qu’ici les boches vont résister jusqu’au dernier point… ». (11 septembre 1918, Pierre Doumecq)

Un jour, c’est la blessure

 

 

 

 

 

 

   « …Quel bonheur, quel bonheur que je sois encore en mesure de vous écrire. Les 14 et 16 septembre sont deux journées qui resteront gravées parmi mes souvenirs. Avec ça, j’en garde bien ma part car j’ai été blessé ce matin… Bien que la blessure ne soit pas grave, elle est à un mauvais endroit. Je suis défiguré pour ma vie car j’ai la mâchoire gauche fracturée par un éclat d’obus, mais enfin je préfère encore ça que la mort… ». (16 septembre 1918, Pierre Doumecq)

 

 

 

 

 

 

« …c’est bien malheureux de se voir rangé de pareille façon. Enfin je me console en voyant d’autres bien plus tristes encore  que moi. Il  y en a un, il lui manque un œil, le nez et toute la mâchoire supérieure. Enfin c’est un énorme trou au milieu de la figure ». (19 septembre 1918, Pierre Doumecq)    

 

La lecture, ou le déchiffrage de ces lettres, dont certaines sont très abîmées, nous ont fait toucher du doigt ce qu’ont vécu et souffert ces jeunes, engagés dans une guerre qu’ils ne comprenaient pas très bien, séparés – pour la première fois ? – de leur famille, mais gardant le lien avec elle et leurs amis et conservant l’espoir de revenir. Peut-être est-ce ainsi qu’il faudrait montrer la guerre, ça éviterait de la banaliser